Les mégadonnées au service des grandes questions
Les mégadonnées au service des grandes questions
Date de publications : | Chaires de recherche Canada 150
Professeure Deb Verhoeven faisant une présentation devant un panel en 2019 | © 26e Mardi Gras Film Festival
En 2019, grâce au soutien du Programme des chaires de recherche Canada 150, deux chercheuses de premier plan qui analysent les données sont venues s’installer au Canada pour tenter de répondre à de grandes questions sur la démocratie et l’équité à l’ère numérique.
Théoricienne avant-gardiste des nouveaux médias à la Brown University, Wendy Hui Kyong Chun est rentrée au Canada après avoir passé 25 ans aux États-Unis. Elle est revenue y occuper le poste de Chaire de recherche Canada 150 sur les nouveaux médias à la Simon Fraser University. « Je voulais voir ce que nous pouvions construire au Canada », explique-t-elle.
Pour sa part, Deb Verhoeven, chercheuse primée et créatrice d’infrastructures numériques, a quitté l’Australie pour rejoindre les rangs de l’University of Alberta en tant que titulaire de la Chaire de recherche Canada 150 en informatique culturelle et genre. « J’avais vraiment l’impression que le travail que je faisais bénéficiait d’un environnement favorable au Canada, chose que je n’avais pas connue ailleurs », précise-t-elle.
Renforcer la réputation du Canada en matière de recherche
Le Programme des chaires de recherche Canada 150 a été conçu dans le cadre des célébrations du 150e anniversaire du Canada pour renforcer la réputation du pays en tant que centre mondial d’excellence en matière de science, de recherche et d’innovation. Le gouvernement fédéral a investi 117,6 millions de dollars pour lancer ce programme qui visait à permettre aux universités du pays d’attirer de l’étranger des universitaires, des chercheuses et des chercheurs de haut niveau (y compris des Canadiennes et Canadiens expatriés). Plus de 60 p. 100 des titulaires de chaire nommés étaient des femmes. Le Programme prendra fin en 2025.
Un débat en ligne plus constructif
À la Simon Fraser University, Wendy Chun a fondé le Digital Democracies Group, rebaptisé plus tard Digital Democracies Institute (en anglais). Cet institut s’intéresse à l’environnement de l’information, c’est-à-dire à tous les lieux où les êtres humains (et les systèmes) recueillent, traitent et diffusent l’information et agissent en fonction d’elle. Il est unique en son genre, car il représente un projet multi-institutionnel et multidisciplinaire qui réunit des spécialistes en science des données et en communication, ainsi que des spécialistes en sciences sociales, en sciences humaines et en arts. Ce mélange de disciplines est une complémentarité naturelle pour la chercheuse qui a elle-même une formation en génie de conception de systèmes et en littérature anglaise – une combinaison rare et puissante.
Les recherches menées au Digital Democracies Institute portent sur certains des problèmes complexes auxquels les démocraties sont confrontées, comme la polarisation en ligne et les algorithmes discriminatoires. L’un des projets exécutés sur l’intelligence artificielle responsable se concentre sur le rôle que les sciences humaines peuvent jouer dans le développement de l’intelligence artificielle. Le Digital Democracies Institute étudie également pourquoi et comment les gens diffusent des informations jugées véridiques (peu importe leur réelle véracité), ainsi que la manière dont les conflits sains se déroulent en ligne (c.-à-d. les conflits qui ne visent pas à exclure les autres) – ce type de conflit étant essentiel à la prospérité des démocraties.
Le Data Fluencies Project est présentement le plus grand projet entrepris par Mme Chun. Il s’agit d’une initiative internationale appuyée par la Fondation Mellon visant à transformer ce que cette fondation considère à l’heure actuelle la « littératie des données » en « maîtrise des données ». Objectif : mieux équiper les étudiantes, les étudiants, les dirigeantes et les dirigeants de demain pour qu’elles et ils puissent construire et changer notre monde rempli de données, et y faire face. Par exemple, Gillian Russell (en anglais), professeure à la Simon Fraser University, offrira un cours du soir public et gratuit à Vancouver, afin d’aider les personnes qui y assisteront à imaginer de meilleures technologies et de meilleurs avenirs. Tous les projets du Digital Democracies Institute font appel à des partenaires de l’étranger.
« Je crois que l’ensemble des titulaires de chaire de recherche Canada 150 ont réussi à trouver de multiples partenaires et à tisser de nombreux liens à l’international, souligne Mme Chun. Le Programme des chaires de recherche Canada 150 a permis non seulement de faire venir des gens au Canada, mais aussi d’offrir différentes formes de bourses et d’occasions de financement. »
De plus, Wendy Chun apporte son expertise sur la scène mondiale, notamment au sein de l’International Panel on the Information Environment (en anglais), un organisme basé en Suisse qui a été fondé à l’image du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Elle y préside le Scientific Panel on Global Standards for AI Audits, qui souligne le rôle central des audits de l’intelligence artificielle dans l’évaluation des risques et des incidences des systèmes d’intelligence artificielle et dans l’application de la réglementation les concernant. En 2024, elle a abordé ces enjeux lors de la Journée d’action du Sommet de l’avenir, qui s’est tenue à New York dans le cadre de l’Assemblée générale des Nations unies. Mme Chun a également été commissaire à l’expression démocratique au Canada.
« L’impact international de la recherche et du travail politique que nous avons accompli sont, selon moi, une réalisation importante du Digital Democracies Institute », confie la chercheuse qui est convaincue d’avoir fait le bon choix en venant à la Simon Fraser University. « Je suis fière du travail accompli par les titulaires de chaire de recherche Canada 150. »
Des politiques plus efficaces en matière d’égalité des genres
Deb Verhoeven a transformé deux passions en une carrière universitaire extraordinaire. Ayant commencé par des études cinématographiques, elle s’est inspirée de cette expérience pour se lancer dans la science des données afin de mettre en lumière les inégalités sociales dans différents contextes, de la salle de réunion à l’infrastructure de l’information, en passant par l’industrie du cinéma.
En tant que titulaire de chaire de recherche Canada 150 à l’University of Alberta, elle a été le fer de lance de l’utilisation novatrice de la modélisation prédictive des données en réseau pour comprendre pourquoi l’inégalité entre les genres persiste dans diverses industries. Ses recherches primées sur les réseaux de l’industrie cinématographique ont débouché sur la rédaction d’un rapport intitulé Re-Framing the Picture: An International Comparative Assessment of Gender Equity Policies in the Film Sector (en anglais). Lancé lors du Festival international du film de Berlin, ce rapport collaboratif examine la domination masculine dans les postes créatifs clés (réalisation, scénario, production) dans les industries cinématographiques de l’Allemagne, du Royaume-Uni et du Canada.
En analysant des situations réelles et hypothétiques, Mme Verhoeven et son équipe ont pu modéliser l’impact de différentes politiques en matière d’égalité des genres pour évaluer leur efficacité. Leur constat a été le suivant : la plupart des politiques conçues pour favoriser l’égalité des genres ne contribuent guère à réduire l’influence masculine. Toutefois, certaines stratégies ont un impact notable sur l’accès des femmes à d’importants postes dans l’industrie cinématographique, notamment de veiller à ce que les femmes puissent travailler à un second projet. À l’heure actuelle, environ 70 p. 100 des femmes travaillant dans l’industrie du cinéma quittent l’industrie après un seul film. La chercheuse recommande donc des politiques qui empêchent la formation d’équipes créatives exclusivement masculines, une pratique encore courante.
Le transfert et la mobilisation des connaissances sont au cœur de l’approche de la recherche adoptée par Mme Verhoeven. À l’University of Alberta, elle a créé le Centre for the Analysis of Relational Data, un environnement permettant au corps étudiant ainsi qu’à un réseau de recherche mondial de développer de nouvelles approches de la justice sociale fondées sur des données probantes.
En outre, Mme Verhoeven construit et développe de nouvelles plateformes d’archivage des connaissances comme le Humanities Networked Infrastructure (en anglais) dont l’acronyme, HuNI, se prononce honey, en anglais.
« HuNI est une tentative de démocratisation et d’ouverture radicale des systèmes d’information selon de multiples perspectives, explique la chercheuse. En gros, cette infrastructure démontre en quoi le monde est un méta-univers riche et complexe qui évolue. »
HuNI permet à ses utilisatrices et utilisateurs d’effectuer des recherches au-delà des cloisonnements d’informations, puis de réorganiser les collections d’enregistrements en fonction des nouveaux liens créés afin de représenter le monde comme elles et ils le voient, ou veulent le voir. Pour Mme Verhoeven, ce travail représente une « reconstruction des archives », car il démocratise un système d’organisation et de conservation de l’information qui suivait auparavant une approche descendante.
Selon Deb Verhoeven, l’analyse des données culturelles à grande échelle et la création de plateformes d’archivage de la recherche sont les deux faces d’une même médaille dans la lutte contre l’inégalité des genres.
« Les données sont claires : l’égalité des genres dans l’industrie canadienne du cinéma n’existera pas de mon vivant, déplore-t-elle. Voilà pourquoi nous essayons de protéger et de perpétuer les connaissances pour que les générations futures n’aient pas à réinventer la roue. »
Mots clés
- Systèmes d’information
- Égalité des genres
- Industrie du cinéma
- Démocraties
- Algorithmes
- Données culturelles
- Politiques
- Inégalités sociales
- Développement de l’intelligence artificielle
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